Comme des lapins...


Connaissez-vous Thomas Austin ? En 1859, ce colon britannique installé dans le Sud de l'Australie, nostalgique de sa tendre Albion, a la brillante idée d'importer 12 couples de lapins pour s'adonner à son loisir favori, la chasse, en variant un peu les cibles.


A la faveur d'un incendie, quelques spécimens s'échappent de leur cage et décident à leur tour de s'adonner à leur loisir favori, leurs ancêtres leur ayant appris qu'il ne faut pas rater une occasion de se multiplier sur cette terre pleine de dangers, de prédateurs et d'ennui.


Damned.


L'information n'est pas arrivée à leurs oreilles, pourtant d'un beau calibre : bien que 33 fois plus grande que leur regrettée patrie, cette nouvelle aire de jeu ne compte pas la queue d'un prédateur. Pas un. Nada. Macache.


50 ans plus tard, leurs poilus descendants ayant hérité du même goût de la débauche que ces coupables ancêtres, ce ne sont pas moins de 600 millions des joyeux léporidés qui gambadent sur 60% des 7,5 millions de km² de l'île.


The rest is history.


Une première clôture de 1800 km est construite pour tenter d'empêcher les intrus d'atteindre les terres agricoles restées intactes. Pas assez vite. Elle a déjà été franchie. Une autre de 3000 km est ajoutée. Nouvel échec.


On introduit le renard, célèbre prédateur des lapins. Sauf qu'on ne dicte pas son menu à un animal qui a le bon goût de célébrer les spécialités culinaires locales. Ainsi, si le canidé se pâme pour le claquos en France, c'est pour les petits marsupiaux australiens, déjà menacés d'extinction, que son péché mignonne. Myxomatose, puce espagnole, fièvre hémorragique... sont introduits tour à tour, marchent un temps, puis de moins en moins. Et ne sont pas sans effets collatéraux.


Et le combat continue.


Depuis 120 ans, l'Australie dilapide des centaines de millions de dollars chaque année pour tenter de contrôler le phénomène. Et on estime la population de lapins australiens à environ 200 millions d'individus.



7,3 milliards.


Nous n'avons jamais été aussi nombreux sur Terre. 7,3 milliards, alors que nous n'étions que 6 milliards en 2000, 1,8 milliards en 1920, moins d'un milliard jusqu'en 1800.


Cette chère Terre qui est la nôtre, une mamie de 3,8 milliards d'années, où le premier organisme vivant a débarqué il y a 2 milliards d'années, les premiers mammifères il y a 200 millions d'années, les premiers hominidés il y a 7 millions d'années. Homo Sapiens est vieux de 200.000 ans à peine, Cro-Magnon de 35.000 ans. Bref, pour résumer, il a fallu 200.000 ans pour passer de quelques Sapiens égarés à 1 milliard de zozos, et 200 ans pour passer de 1 à 7 milliards. Le tout, 200.000 ans et quelques, représentant à peine un éternuement à l'échelle de notre monde.


Et demain ?


Well, on ne sait pas vraiment ...


L'ONU s'essaye à quelques projections. Comme un bon vieux business plan (et avec à peu près le même niveau de fiabilité), l'ONU propose 3 scenarii.


Oui, vous avez bien lu. 9 à 11 milliards en 2050. C'est à dire après-demain. Et mes enfants verront peut-être dépasser le seuil des 15 milliards de Terriens.


Des réserves à sec


Et en 2050 justement, où en seront les réserves permettant de nourrir, habiller, déplacer, divertir, protéger, informer... ces 10 milliards de squatters ?


C'est là que ça se complique :


Faudra-t-il se nourrir de plastique ? En tout cas, si l'on en croit une étude du Forum économique mondial et de la fondation Ellen McArthur, il y aura plus de plastique que de poisson dans les océans. Miam !



Pour le reste, je vous livre un rapide état des stocks de quelques-unes des matières premières parmi les plus indispensables, tels qu'estimés par Consogloble.


2021 : Fin de l'argent métal. Très utilisé dans l'industrie, le high-tech et la téléphonie.


2022 : Epuisement de l'antimoine. Composant des semi-conducteurs, retardateur de feu...


2024 : Fin du chrome, utile en sidérurgie, métallurgie, chimie.


2025 : Fin de l'or. Outre l'usage pour la joaillerie, l'or est très utilisé dans l'électronique, le high-tech, la téléphonie...


2030 : Épuisement du plomb (très majoritairement utilisé pour les batteries).


2039 : Fin des réserves de cuivre. Très bon conducteur, utilisé pour les câbles, bobines...


2040 : Fin de l'uranium.


2050 : Fin du pétrole. OK, il y a débat sur la date du peak oil, mais c'est pour mieux noyer le plastique... euh le poisson pardon.


Quoi qu'il en soit, ces ressources, et les autres, sont des ressources finies. Par définition, que ce soit dans 3, dans 10 ou dans 30 ans, quand il n'y en aura plus, il n'y en aura plus.


Espace infini et industrialisation


Notre milliard de braves ancêtres qui occupaient la grande planète de 1800 avaient le sentiment que l'univers des possibles et l'univers des ressources étaient infinis, qu'ils pourraient pâturer à loisir, de même que des générations et des générations d'épicuriens après eux; ce sentiment a fondé une formidable époque d'industrialisation, de production de masse, d'équipement de masse, de jouissance de masse; un modèle qui a connu un paroxysme après la seconde guerre mondiale, qui s'est propagé à tout, à grands renforts d’accords de libre-échange et de mondialisation : l'industrie, l'agriculture, l'équipement, la technologie, les loisirs, la culture... Modèle qui s'est montré le plus ingénieux, brillant, puissant que l'homme ait inventé pour permettre au plus grand nombre d'accéder au "progrès", et qui a permis, en partie et pendant un temps, d'atteindre cet objectif.


Hélas, ce modèle était certes formidable à bien des égards, mais il avait un tout petit vice caché, qu'il a importé au plus profond de ses entrailles et que nous prenons en pleine figure. Fondé sur le postulat de ressources et d'un territoire infinis, le génie humain a créé, dans tous les domaines, le plus exceptionnel modèle de production linéaire et centralisée : j'extraie des ressources (finies), je les déplace avec des moyens de transport qui fument des ressources (finies), je les transforme avec une énergie (finie), je les transporte à nouveau aux 4 coins du monde, je les distribue à quelques milliards d’anesthésiés qui les utilisent avec des matériels (aux ressources et énergies finies), s’en lassent (dans un temps de plus en plus fini), les jettent dans des poubelles collectées (avec des énergies finies), envoyées dans des décharges (aux espaces finis), dans des océans (finis), ou brûlés (avec des énergies finies). Le tout envoyant au passage une bonne quantité de CO2 dans une atmosphère finie.


Une image valant mieux que mille mots, admirez la formidable saga de la cuillère en plastique immortalisée par Greenpeace




Un modèle au bout du rouleau


Bon, il va falloir l'acter une bonne fois pour toutes : le pronostic vital de ce modèle est très sévèrement engagé. Il n'a pas d'avenir. Il est moribond, connaît ses derniers soubresauts. Sa messe est dite. En fait, il est déjà mort. On peut le regretter, bâtir des utopies en excitant le peuple avec la nostalgie d'un passé de Cocagne, amadouer nos enfants en leur refourguant les rêves et les joies frelatés de nos arrière-grands-parents, mais rien ne pourra contredire ce fait d'une évidence implacable : It’s over, man.


Vous en doutez encore ? Bien, vous êtes donc un(e) nostalgique, et je vais vous faire plaisir : je m’en vais te ramener à tes cours de CE1.


"Si, pour être heureux, 7 milliards d'individus ont besoin de manger 200g de M&M's par jour et de boire 464 litres de pétrole par seconde. Et si, parallèlement, il reste 200 milliards de tonnes de pétrole et encore beaucoup moins de cacahuètes.


16 milliards d'individus pourront-ils manger 200g de M&M's par jour et boire 464 litres de pétrole par seconde en 2100 ?"


Vous avez 10 minutes…




L'heure du choix


Ainsi donc, nous nous trouvons face à un petit dilemme, qui est loin d’être étranger au surcroît de tension, de repli et à la polarisation que connaît notre vieux monde. Il y a trois voies possibles et, nous qui avons si bien appris à ne plus décider de rien, nous nous trouvons violemment confrontés à l’obligation d’en choisir une. Collectivement et individuellement, nous hésitons, nous avançons d’un pas pour reculer de deux. Et la séquence politique qu'on vit aux USA est une triste mais extraordinaire illustration de ce balancement. De ce tiraillement de chacun de nous entre notre incomparable génie de bâtisseurs et notre inarrêtable talent de prédateurs. L'histoire s'écrit sous nos yeux et c'est nous qui tenons le stylo.


1) Réduire le nombre de bouches à nourrir


C'est une hypothèse qui pique un peu, mais il faut bien admettre que ce ne sont probablement pas 10 milliards, ni même 7 milliards de bouches, qui pourront durablement gloutonner dans un grenier vide. Et là, les scenarii peuvent faire un peu peur, j’en conviens, qui ramèneraient la population mondiale de 7 à 4 ou 3 milliards…voire moins. La peste noire de 1347, qui a conduit à une réduction de la population européenne de 30 à 50% en 5 ans, ainsi que d’autres épisodes dramatiques plus récents, causés tantôt par la planète qui se révolte, tantôt par les vocations de psychopathes que nous nous découvrons périodiquement, nous rappellent hélas que le scenario du pire n'est jamais bien loin. Des sauvages ? Un autre temps ? Plus jamais ça ? Bien sûr... L'Histoire est têtue, et on aurait tort de penser que ces épisodes de chaos appartiennent au passé. En fait, ils sont déjà à l'oeuvre, en plusieurs lieux, alors que j'écris ces lignes. Pour l'eau, pour la nourriture, pour les terres, des conflits éclatent et se multiplient. Pour fuir les effets du changement climatique, les populations migrent. Pour le coltan du Congo, indispensable pour pouvoir ajouter, tous les 18 mois, 2 millions de pixels de définition à nos smartphones et mieux pouvoir chasser les Pokemon, on viole, on tue, on appauvrit, on épuise et on déplace des millions de pauvres gens. C'est vrai que 6 millions de morts et 4 millions de déplacés, c'est triste, mais l'Iphone 8 devrait mettre le paquet sur la photo et la réalité augmentée, alors...


2) Accroître les ressources disponibles et/ ou le territoire


Les ressources : Accroissement de la productivité, des ressources, mines, extraction, optimisation, efficacité énergétique etc… on l’a vu, cette voie était la plus évidente et nous l’avons privilégiée. Elle arrive, partout, à ses limites. Produire plus et mieux, bien sûr, c'est une voie à ne pas négliger. Nous l'avons poussée à bout.


Apprendre à se satisfaire de moins aussi, bien sûr, est souhaitable, et même indispensable. La sobriété, la quête individuelle de la simplicité promue par Pierre Rabhi, ou le Dalaï Lama, et plus généralement tous ceux qui estiment (à juste titre selon moi) que le bonheur individuel passe par une forme de dépossession, de détachement.


Mais même en augmentant la ration globale et en diminuant la ration individuelle, on voit bien que l'on tend, inévitablement, vers un épuisement.


Le territoire : après avoir conquis l’Amérique, le Pacifique et l’Antarctique, nous pourrions coloniser Mars, puis Titan, puis partir à la conquête des milliards de milliards de planètes où la vie est possible, déjà présente sûrement, et poursuivre ainsi notre prodigieuse carrière de pyromane. C'est la voie que le célèbre mathématicien Stephen Hawking nous enjoint d'emprunter ces derniers jours, et ce avant 1000 ans d'ailleurs, date à laquelle il fixe plus ou moins notre extinction. Pour lui, la fragilité de notre planète combinée à l'individualisme et l'isolationnisme dans lequel nous nous enfonçons de plus en plus chaque jour, forment un cocktail dont l'homme ne se relèvera pas... sur Terre.


Partir à la conquête de Kepler-452b ou de telle ou telle autre des 2000 exoplanètes déjà découvertes, est une voie que l'homme, cet éternel explorateur, essayera inévitablement d'emprunter. Et je crois qu'il y arrivera. Le fait que l'étoile la plus proche de notre Soleil, Proxima Centauri, se situe à quelques 4 années-lumières, n'est pas le moindre des défis à relever pour aller se goinfrer de M&M's sous des cieux plus cléments. Hawking nous donne mille ans pour y parvenir, je crois pour ma part qu'il nous reste bien moins de temps si nous ne trouvons pas la formule qui rend notre développement, notre "progrès", compatible avec la finitude de notre monde. Si nous n'apprenons pas à vivre comme des gens civilisés qui rangent leur chambre, nettoient leur cuisine et se soucient de la santé de leurs hôtes.


3) Inventer un mode de vie compatible avec la finitude de nos ressources et la santé de nos écosystèmes.


Voici donc l'unique vrai et grand défi à la hauteur de l'intelligence de l'homme, la seule voie qui garantirait avec certitude la survie de notre espèce à long terme. Un défi vertigineux posé à notre intelligence collective, un challenge d’une complexité folle et, en même temps, une aventure absolument passionnante. Un projet collectif de nature à aller chercher le meilleur de chacun d’entre nous, à tous nous transformer en bâtisseurs, et à rejeter tout ce qui, dans notre monde, nous mène vers notre fin.


Cette troisième voie, c'est celle de l'économie collaborative, latérale, inclusive, circulaire, de la réconciliation de l'économie avec l'écologie, de la recherche du progrès pour chacun et en même temps du progrès de tous.


Une agriculture contributive, qui renforce les écosystèmes en même temps qu'elle nous nourrit ? Elle est déjà en marche en Touraine, à la Bourdaisière, en Normandie au Bec-Hellouin et chez des centaines de fermiers d'avenir qui l'expérimentent et la déploient sur notre territoire. Avec un succès que les défenseurs de l'ancien monde (chimique et intensif) ont encore un peu de mal à reconnaître.


Un développement économique et des filières contribuant à la maîtrise de notre impact sur le climat, à la restauration des écosystèmes et au développement économique des communautés villageoises ? De plus en plus de grands groupes tels que Accorhotels, Nespresso, Chanel, L'Oréal, Kering... s'essaient à l'insetting, partagent leur expérience et tentent de construire une voie au service de leurs filières et de leurs parties prenantes. Au sein de IPI (la plateforme internationale pour l'insetting), ils siègent aux côtés d'organismes certificateurs ou d'opérateurs de terrains tels que PUR Projet et d'autres dans une approche collaborative, humble, constructive. Ils envisagent désormais que leur développement économique pourrait être compatible, voire contributeur à la santé de nos écosystèmes et des fermiers autour du monde.


Et partout, dans l'éducation, l'habitat, la construction, l'industrie, la santé, les services... des voies nouvelles sont testées avec succès. Elles repoussent les frontières du possible, remettent en cause des acquis, des paradigmes considérés comme inébranlables. Et on voit se dessiner l'esquisse de ce que pourrait être ce monde nouveau, équilibré, sain, pérenne, harmonieux, résilient, collaboratif, collectif et pacifié. Plébiscité par une masse spectaculaire de citoyens assoiffés de rêves et de renouveau, le film Demain nous montre cette révolution qui est déjà à l'oeuvre.



Et les entrepreneurs dans tout ça ... ?


Certains, dont je suis, pensent que leurs projets d'entreprises peuvent être simultanément dirigés vers le succès économique, le profit, et vers la résolution d'un ou plusieurs des problèmes sociétaux auxquels nous faisons face. Voire que la résolution de problèmes sociétaux peut être le projet central d'une entreprise et le socle de son succès économique.


Je crois même que c'est là que se trouve la clé de la survie de notre espèce. En chacun de nous, bien sûr, en adoptant des modes de vie plus raisonnés, en tentant de mener une vie humble, généreuse, tournée vers les autres et en nuisant le moins possible au bien-être de son prochain. Mais encore plus fortement, je crois que les Entrepreneurs seront (et sont déjà) les principaux artisans de cette révolution.


Il faut d'abord dénoncer avec force et enterrer une bonne fois pour toutes cette idée selon laquelle il ne reviendrait pas à l'entreprise de s'occuper des problèmes sociaux, sociétaux, environnementaux. Et qu'elle ne devrait s'occuper que de ses profits, tandis que les Etats et des forces invisibles viendraient corriger les externalités qu'elle engendre. Outre que le rapport de force est désormais tel qu'il ne permet plus de compenser efficacement ces externalités, il y a autre chose qui devrait convaincre les entreprises et les entrepreneurs de s'engager massivement dans l'aventure de l'entrepreneuriat "social", ou "conscient": L'entrepreneuriat, en voici une voie exaltante. Sans doute la plus exaltante de toutes, qui combine prise de risque, liberté, créativité, aventure humaine, partage, esprit d'équipe, joies, peines... c'est un condensé de tout ce qui donne sa saveur à la vie. Mais quand cette aventure est, de plus, assortie du sentiment de contribuer à la résolution des problèmes humains, c'est bel et bien une passion d'une force décuplée qui vous habite.


De la voie de la conquête spatiale ou de celle de la conquête terrestre, je ne sais pas celle que nous emprunterons finalement. Ou plutôt, je crois que nous emprunterons les deux. Il n'est pas impossible qu'un schisme se produise dans l'humanité, entre les partisans de la seconde voie (celle de la conquête de nouveaux territoires) et ceux de la troisième (celle de l'invention d'un mode de vie soutenable sur Terre). Il est en tout cas fascinant, passionnant et un peu terrifiant de voir que ces deux projets cohabitent et sont déjà engagés dans une course qui, dans tous les cas, transformera radicalement le destin de l'Humanité et la vie de nos enfants.


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