ENTRETIEN AVEC ALEXANDRA STURDZA

Peux-tu te présenter rapidement ?

 

Je suis française d’origine roumaine, j’ai 34 ans, et ça fait dix ans que je travaille dans le développement durable en tant que consultante et program manager pour des entreprises internationales, des ONGs et des universités.

 

Je suis maintenant à Rio de Janeiro depuis un an et demi. Je suis arrivée à Rio en vacances… ce qui s’est vite transformé en un autre Master en affaires internationales et management de l’humanitaire, une mission volontaire pour professionnaliser l’ONG brésilienne Favela Verde qui travaille dans la plus grande favela d’Amérique Latine, et une collaboration avec l’entreprise sociale internationale Emzingo, avec laquelle j’organise des formations sur les thèmes de l’innovation sociale et du leadership en développement durable en partenariat avec de nombreux projets environnementaux et sociaux locaux.

 

Les projets avec lesquels je suis impliquée vont de la municipalité de Rio à des petites ONGs, en passant par des entrepreneurs sociaux. Grâce à ça, je suis non seulement exposée à des partenaires et des sujets variés et excitants, mais surtout à des problématiques et des solutions urgentes et pertinentes au niveau de Rio, du Brésil, et des pays en développement de manière générale.

 

SON PARCOURS

Avec un master à l’EM Lyon, et après un bref passage par l’industrie de la mode, Alexandra est retournée travailler en Roumanie, elle fait alors un programme d’échange avec un MBA en Chine, puis travaille un an en Afrique du Sud puis et 9 ans à Londres faisant du conseil en stratégie et communication en développement durable pour des grands groupes européens, tout en réussissant effectuant un Master en droit international de l’environnement et un programme de leadership en développement durable. Du haut de sa ‘petite’ trentaine, Alexandra a déjà habité dans six pays sur quatre continents, visité plus de quarante pays, et accumulé presque un diplôme par continent !

 

Quels sont les principaux enjeux RSE au Brésil selon toi ?

 

Il y a une différence, ici comme ailleurs, entre ce qui est fait (ou non) et ce qui devrait être fait.

Tous les Millennium Development Goals devraient être des priorités au Brésil, que ce soit pour les pouvoirs publics ou les entreprises privées. Dans la réalité, ce n’est pas le cas.

 

En termes sociaux : le chômage des jeunes, l’éducation, l’égalité homme/femme, l’inégalité sociale et de salaires, l’accès aux transports et aux infrastructures de base et le racisme devraient être des priorités. Ce n’est pas le cas.

 

En termes environnementaux : le ramassage et tri des déchets, la pollution, les énergies renouvelables ‘on et off-grid’, l’eau, la déforestation et l’adaptation au changement climatique devraient aussi être des priorités. Ce n’est pas le cas.

 

Selon moi, ceci est une opportunité formidable pour les entreprises françaises et étrangères de s’immiscer dans ces brèches, en partenariat avec des projets locaux innovants qui sont encore souvent de petite taille mais à très grand potentiel.

 

La définition de la RSE/CSR est-elle différente au Brésil ?

 

Oui… et non. La maturité de la définition, de la compréhension, de l’approche et des actions des entreprises au Brésil en termes de RSE dépendent, ici comme ailleurs, de la taille, nature, marché et localisation de ces entreprises.

 

Certaines entreprises internationales basées au Brésil appliquent et adaptent leur stratégie RSE internationale de manière plus ou moins pertinente ou diluée. D’autres, comme Ernst & Young ou Coca Cola ont des programmes incroyables et adaptés aux problématiques locales. 

 

Les grandes entreprises brésiliennes ont, dans leur grande majorité, une approche un peu vieillotte de la RSE, poussée par les obligations légales et la menace d’amendes en cas de non-compliance ; et encore…les amendes sont rares.

 

La RSE est rarement perçue comme une opportunité stratégique. Il y a un énorme travail d’éducation et de communication en termes de RSE à faire auprès des grandes entreprises brésiliennes. Et des efforts en termes d’adaptation et pertinence locale auprès des groupes internationaux basés au Brésil.

 

A côté de ça, l’entreprenariat social est en plein boom et n’a rien à envier aux grands hubs comme Londres ou San Francisco. Une nouvelle génération d’entrepreneurs sociaux et de managers d’ONG sont innovants et font bouger les choses bien et vite, voire mieux et plus vite qu’ailleurs.

 

 

Que penses-tu de la RSE au Brésil ? Est-ce un sujet qui monte ? Les entreprises sont-elles soucieuses de leurs impacts sur l’environnement et les populations ?

 

Le Brésil a une RSE à deux vitesses.

 

Sans surprises, l’intérêt pour la RSE monte, surtout dans les grandes villes où sont les principales grandes entreprises et hubs d’innovation (Rio de Janeiro, São Paulo et Porto Alegre).
En ce qui concerne les grandes entreprises brésiliennes, le pays n’est pas en avance – à l’exception de rares leaders comme Natura, entreprise certifiée B-Corp et champion de la cosmétique au Brésil.

 

En revanche, il y a un grand nombre de PME, d’entreprises sociales et d’ONGs qui sont en ébullition ici et qui apportent de vraies solutions innovantes. Au même niveau, sinon plus qu’à Paris, Londres ou San Francisco. Je pense notamment aux grandes ONG brésiliennes Viva Rio et Saude Criança ; aux entreprises sociales Tem Açucar, Carioteca, et MateriaBrasil ; et aux projects d’energie solaire RevoluSolar et Minha Casa Solar.

 

Le Brésil innove pour le Brésil, et pour les BRICS. L’innovation vient de là où est la nécessité.

 

Certaines initiatives au niveau municipal sont aussi à suivre de près. Comme Rio Resiliente et Rio + B, qui sont des initiatives publiques/privé sur la résilience de la ville et les pratiques RSE des entreprises locales.

 

Les espaces de co-working d’entreprises sociales, de hubs d’innovation sociale et de formation sont aussi à regarder de près, ici au Brésil. Je donnerai en exemple Somos Goma et Perestroïka à Rio de Janeiro ; Impact Hub, Academia Draft et Escola Design Thinking à Sao Paulo.

Comment les entreprises communiquent-elles sur leurs action RSE ? Est-ce un argument de différenciation valorisable auprès des parties prenantes ou de motivation des collaborateurs ?

Encore une fois, la réponse est nuancée.

 

Comme presque partout dans le monde, les grandes entreprises privées ou semi-publiques se doivent de répondre à certaines obligations en termes de RSE pour pouvoir gagner des appels d’offres, et entrer dans de nouveaux marchés. Il est clair que l’innovation et le leadership ne se trouvent pas là.

 

Au Brésil, les exemples où la RSE est considérée comme un pilier stratégique de croissance, une opportunité de marché et d’engagement des employés se trouve très majoritairement au sein de grandes entreprises internationales implantées ici (comme Ernst & Young, Coca Cola et Sodexo), dans les rares grandes entreprises brésiliennes qui ont fait de la RSE une de leur propre obligation statutaire.

 

C’est surtout auprès des PME innovantes, notamment celles dans le secteur de l’énergie solaire et du recyclage et des entreprises sociales où la RSE est bien plus qu’une différenciation ; c’est le cœur de leur business model.

 

Comme partout, un certain public (urbain, éduqué, jeune et à fort pouvoir d’achat) est plus enclin à baser son comportement de consommation, voire de non-consommation, sur des critères éthiques.

 

Mais le Brésil ne s’arrête pas aux jeunes éduqués de classe moyenne-supérieure de Rio et Sao Paulo. C’est un pays très inégal, en crise économique et politique, ou le chômage officiel approche les 12%. Le différentiel pour les consommateurs, reste le prix.

Et qu’en est-il des nouveaux modèles économiques ? L’économie circulaire, l’économie collaborative, le financement participatif, etc. sont-ils des modèles qui connaissent un fort développement ici au Brésil ou ils sont encore largement minoritaires.​

 

La nouvelle économie est en effervescence au Brésil, notamment dans les grands hubs comme Rio et Sao Paulo. La représentation brésilienne de la Ellen MacArthur Foundation fait un travail de titan pour promouvoir l’économie circulaire au Brésil et en Amérique Latine.

 

Des projets d’économie collaborative et sharing economy se développent très vite (Tem Açucar, par exemple), ainsi que des sites de crowndfunding de projets sociaux (comme Benfeitoria) et plateformes de volontaires pour ONG (comme Atados).

 

A l’échelle du pays tout entier, ces projets sont sans doute ‘minoritaires’, mais ils se développent très vite. D’ici moins de cinq ans, le Brésil sera leader en nouveaux modèles économiques et prendra les BRICS avec lui dans la foulée.